La flûte moustérienne de Divje Babe I
(option “traversière”)
et la flûte aurignacienne d’Istállóskö
En Slovénie une flûte présumée a été découverte en 1995, faite de fémur d’ourson des cavernes, vieille de quelque 45.000 années. Bien que plus ancienne de 14.000 ans que la flûte d’IstállóskŒ, il existe beaucoup de ressemblance entre les deux objets.
On peut même imaginer que les ancêtres de Slovénie ont eu une culture musicale plus développée que les plus récents groupes de la montagne de Bükk.
Il n’est pas exclu que précisément cette habitude des distractions musicales et dansantes ont provoqué leur perte en face des barbares venus du Nord, dont ils étaient, peut-être, les victimes.
La flûte de Divje babe°I est plus grande que celle d’Istállóskö. La largeur dépasse de 5 % de celle d’Istállóskö.
La différence de la taille des trous est particulièrement apparente, qui peut être le signe de la grossièreté des mains néandertaliennes.
Le souci principal des spécialistes slovènes était la question de l’origine artificielle de l’objet.
Pour moi, qui suis habitué à la pièce d’IstállóskŒ, cette question était la dernière de mes préoccupations.
Une autre question que les slovènes ont laissé ouverte, est le mode de jouer de l’instrument en soufflant longitudinalement ou transversalement. Sans exclure la possibilité de souffler en longueur, pour comparer avec la pièce d’Istállóskö il est plus logique de supposer l’excitation traversière, à travers le trou “U”, nommé “possible blow end”. La comparaison avec les flûtes “possibles” de Salzofenhöhle, Lokve et Bablhöhle donnera l’occasion de traiter le problème de l’excitation longitudinale.
Comme point de départ, j’accepte donc l’origine artificielle de l’objet et je considère son utilisation transversale. Évidemment on peut spéculer sur ces questions à longueur de journée. Mais si on pousse la spéculation encore plus loin, on peut également chercher l’intérêt de l’archéologie ou de l’ethno-musicologie, et pourquoi pas, méditer sur le sens de la vie ? Il est évident que trop de réflexion laissera peu de temps pour faire progresser la science. Il serait plus rentable que chacun avance suivant ses convictions et traite les problèmes à sa manière, laissant juger la postérité sur la validité des résultats.
La restauration par Ivan TURK :
Le repérage et numérotation des trous suivent la Monographie Divje Babe. J’utilise par priorité les cotes publiées sur la page 161 :
Largeur et épaisseur minimales de l’os : 23,5 mm et 17 mm.
D’où extrapolation pour la longueur totale sans les épiphyses : 210 mm.
Trou entier n°2 (proximal) : 9,7x8,1 mm. Trou n°1 entier (distal): 9x8,7 mm.
Diamètre du demi-trou n°3 : 6,5 mm.
L’encoche semi-circulaire (embouchure présumée), diamètre maximal conservé : 13 mm.
Distance entre les deux trous entiers : 35 mm. Distance entre le trou 2 et le demi-trou n°3 : 18 mm.
Épaisseur de la paroi avant à l’endroit du trou n°1 : 4 mm.
Diamètres du canal médullaire à l’endroit le plus étroit : environ 13x10 mm.
Puisqu’il subsiste une certaine confusion du fait que le fémur gauche de la flûte a été superposé sur un fémur complet de droit je précise que j’ai utilisé “face postérieure =(dorsale)” pour désigner la face avec les trous et “antérieure (=ventrale)” la face plus fragmentée avec le trou présumé “P”.
Dans la reconstruction, devant l’incertitude de la longueur initiale de l’instrument, j’ai adopté deux mesures : La première est en rapport avec la longueur totale de l’os de référence “longiligne”=210 mm, qui conduira à une distance de 54 mm entre le trou n°3 et le bout présumé, l’autre est une longueur déterminée par analogie avec la flûte d’IstállóskŒ, avec une distance du bout à 40 mm par rapport au trou n°3, tenant compte de la “référence” trapue.Voir : Les fémurs de référence.
Les trous divisent l’os en cinq segments ou tronçons :
Segment 1 : entre l’embouchure et l’extrémité distale coupée et bouchée.
Segment 2 : entre l’embouchure et le trou n°1.
Segment 3 : entre les trous n°1 et n°2.
Segment 4 : entre les trous n°2 et n°3.
Segment 5 : entre le trou n°3 et le bout de la flûte reconstituée.
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*La distance entre l’embouchure et le bout distal est assez arbitraire. Je l’ai estimée par analogie résultant de la superposition de la flûte d’Istállóskö et de notre fémur d’IstállóskŒ°9 agrandi. Le fémur de référence trapue de la grotte Kreuzberghöhle laisse penser que le bout distal était plus long. Ce problème est repris dans le chapitre : Les fémurs de référence.
Ivan TURK ne fournit qu’une seule mesure concernant l’épaisseur de la paroi osseuse : 4 mm au niveau du trou n°1, sur la face avant. Si on regarde les photos, on voit que cette cote est la seule facilement accessible à la mesure. Si le relevé a été fait à partir de la direction distale, il vient à l’esprit d’attribuer la même cote à l’épaisseur de la paroi autour de l’embouchure (présumée) aussi.
En ce qui concerne l’épaisseur de la paroi à l’endroit des trous “P”, n°2 et n°3, j’ai dû me contenter de relever les cotes sur les dessins de la Monographie.
Pour les calculs il est impératif de connaître l’épaisseur originale de la paroi osseuse à l’endroit des trous. En observant les illustrations de la Monographie /Fig. 11.1/ nous pouvons admettre, que l’endroit le plus étroit de l’os coïncide, en gros, avec la position du trou n°2. A cet endroit nous connaissons l’épaisseur extérieur de l’os, 17 mm, et la hauteur du canal, env. 10 mm, ce qui laisse 7 mm pour l’os.
D’après la figure, cette épaisseur n’est pas répartie à égalité entre les faces avant et arrière. On relève 4,5 mm sur la face arrière et il en reste 2,5 mm pour la face avant.
Mais la cote de l’épaisseur de la paroi nous laisse tout de même dans l’incertitude : pour le trou n°1 et “P” l’épaisseur semble symétrique à l’avant et à l’arrière, et pour le calcul de la flûte d’Istállóskö aussi nous avons considéré les parois osseuses avant et arrière symétriques.
Les cotation des trous
L’embouchure “U” :
Pour la forme de l’embouchure j’ai suivi la copie C) d’Istállóskö. D’après Ivan TURK la largeur de l’embouchure a pu être de 13 mm. J’ai augmenté donc en proportion la taille 11¥9 mm trouvées sur la copie C). Épaisseur de la paroi : 4 mm.
Trou distal n°1.
Diamètres 9 ¥ 8,7 mm. Rayon équivalent : 4,42 mm. Épaisseur de la paroi : 4 mm.
Trou distal “P”.
(sur la face arrière, son existence est discutable) Rayon : 6,5 mm. Épaisseur de la paroi : 4 mm.
Trou médian n°2.
Diamètres : 9,7 ¥ 8,1 mm. Rayon équivalent : 4,42 mm. Épaisseur de la paroi : 2,5 mm.
Trou proximal n°3.
(demi-trou) Rayon : 3,25 mm. Épaisseur de la paroi : 2,5 mm.
On constate immédiatement la différence entre les deux flûtes. La flûte la plus grande produira évidemment des sons plus graves, même plus graves que le rapport des longueurs parce que l’allongement concerne la partie évasée et met en œuvre des volumes plus importants.
Il est intéressant à remarquer que l’embouchure présumée est légèrement décalée par rapport à l’axe des trous, comme sur la flûte d’Istállóskö.
Nous situons l’embouchure présumée, un peu arbitrairement, à 24 mm de distance par rapport au bout distal de la flûte.
La distance entre le bout proximal et le trou n°3 est fixée, arbitrairement mais par analogie avec la reconstruction allongée de la flûte d’Istállóskö, à 54 mm.
L’existence du trou arrière “P” est incertaine. J’ai tenu compte des deux éventualités, en étudiant les cas sans ou avec le trou “P”.
Les sons avec le trou “P” :
Nous admettons maintenant l’existence du trou “P” (comme Pouce ou Possible),
et nous comparons les résultats avec une embouchure moyenne de 4 mm :
Si les deux trous, n°1 et P sont bouchés, les résultats précédents restent valables.
(Du fait de la présence d’un canon bouché, la différence est de 1/8 de ton max. en position @@ O @ )
Tableau récapitulatif des résultats :
Le tableau ci-dessous résume les résultats. Les 1/8 et 1/4 de tons sont arrondis, on peut supposer que le flûtiste peut obtenir le ou les deux demi-tons justes avec l’orientation de la lame d’air. Dans le tableau figurent les tons présumés de la flûte (présumée) de Divje Babe°I, reconstituée avec les deux longueurs et les tons obtenus par la restauration mathématique de la flûte d’IstállóskŒ (rallongée de 14 mm) :


Les résultats sont moins intéressants, qu’on aurait pu le croire. Il en ressort que les flûtes moustériennes s’étendent davantage dans le registre de la voix humaine, et que le modèle moins long offre davantage de possibilités que le modèle plus long, notamment avec la présence de c#2 et de g#2.
On observe l’absence de d2, e2, g2 et g3, a3, b3 dans les deux modèles, et le grand écart entre le f#1 et f2 sur le modèle plus long fait penser que l’octave n°1 ne jouait qu’un rôle accessoire.
La pièce d’Istállóskö n’est compétitive que si nous admettons le rôle spécial du trou à rayures n°1, qui aurait permis au flûtiste de remplir avec des notes la lacune entre g2 à d3 par la fermeture appropriée du trou n°1. De telles prouesses sont fréquentes parmi les instrumentistes primitifs.
Le tableau ci-dessus contient aussi les tons obtenus avec le trou “P” (embouchure 4 mm) dont l’intérêt devient très discutable. La comparaison avec des embouchures plus ou moins dégagées aurait donné, peut être, des combinaisons plus intéressantes. Les calculs, évidemment, ne tiennent pas compte des préférences et facilités des flûtistes, qui peuvent obtenir plus facilement la gamme désirée avec les nuances supplémentaires offertes par le quatrième trou.
Notamment il est plus commode d’obtenir les partiels entre c4 - e4 avec quatre trous.
En plus, rien n’empêche d’imaginer encore un trou sur la reconstruction de l’extrémité proximale. Ce qui n’était pas vraisemblable sur la rallonge d’Istállóskö, n’est pas du tout impensable sur une rallonge de 54 cm entre le trou n°3 et le bout présumé de Divje babe°I.
Le registre normal, comparable avec le registre soprano, sont les 8 ou 9 demi-tons jouables sur la flûte de Divje babe°I. Ceci est largement suffisant pour accompagner les chants, qui chez les peuples primitifs sont en général limités à la répétition de quelques notes.
Tout en remplissant cette fonction, l’instrument de Divje babe°I a conservé aussi son rôle de bruitage et de sifflements : nous avons pu noter que le registre a dépassé les limites de la flûte moderne, en englobant en partie celui du piccolo, surtout si nous admettons l’existence du trou “P”.
Des musicologues, qui sont plutôt partisans de la version flûte à bec de l’instrument, ont élaboré une théorie, fondée sur la distance entre les trous. C’est vrai qu’il est surprenant, que l’écart entre les trous n°1 et n°2 soit le double de l’écart entre les n°2 et n°3.
Il est tentant d’en conclure à quelque succession de tons entiers et de demi-tons comme sur le piano, par exemple. Cette idée n’est prometteuse que si l’os est considérablement prolongé avec un tuyau d’origine végétale. Ce raisonnement nous pousse vers une direction encore plus spéculative.
Compte tenu des dimensions de l’os reconstitué, en supposant l’option traversière, nous devons chercher les notes obéissant à des lois toutes différentes. Toute relation directe entre la longueur et les fréquences devient caduque. Le sons le plus inattendus apparaissent en fonction des combinaisons ouvertes ou bouchées, comme dans le registre aigu des flûtes modernes.
On peut citer le message d’Émile Leipp : (20)
“ Le nombre et la place des trous du tuyau varie selon le type de la musique que l’on joue. À l’origine il est souvent fixé impérativement par des règles d’origine extra-acoustique, magiques ou religieuses. Mais en forçant plus ou moins le souffle, en utilisant plus ou moins systématiquement le demi-recouvrement des trous et les fourches, le musicien habile fait ce qu’il veut, joue les gammes et formulettes qu’il désire. Il faut bien insister sur ce point, car à partir d’instrument de ce genre, trouvés par les archéologues, on a trop souvent voulu affirmer que les usagers jouaient telle ou telle gamme. Or la loi des longueurs n’a aucune signification ici (souligné par E.Leipp). On vérifie, en effet, que le champ de liberté des hauteur d’une telle flûte est quasi infini. On peut faire en continu toutes les fréquences comprises entre les notes extrêmes, faire un glissando, un vibrato, aussi large qu’on le désire si on sait se servir de l’instrument...”
L’énoncée de Leipp, profondément juste, est confirmée par des expériences ethnomusicologiques. Par ailleurs il déclare que le calcul des fréquences est du domaine de la fiction. Cette opinion, datée d’avant l’ère de l’informatique massive, n’est que partiellement juste. Prévoir les trous par le calcul est effectivement hasardeux, mais calculer les tons d’un objet existant est tout à fait possible et nous l’avons fait. Ainsi nous sommes arrivés par le calcul aux mêmes conclusions que Leipp en ce qui concerne les gammes paléolithiques.
Les chercheurs de Slovénie n’ont succombé non plus à la tentation de pousser loin l’étude musicologique ; on peut penser plutôt qu’ils ont quelque peu sous-estimé l’importance musicale de la flûte, toujours “présumée”, de Divje babe°I.
Nous sommes toujours d’accord avec Drago KUNEJ (22)(page 197), que les perçages n’obéissent pas à des règles acoustiques (voir Leipp aussi). Notre opinion de 1955 peut être renforcée par la constatation, que l’influence de la position des lèvres rend superflu le perçage précis des trous puisque le flûtiste peut corriger facilement les erreurs (ceci est beaucoup moins vrai pour les flûtes modernes, beaucoup plus longues). En plus, les défauts de perçage peuvent être corrigés également par la réduction de l’épaisseur de l’os autour du trou, comme nous le suggère le trou cannelé n°1 d’Istállóskö.
SUITE (Nouvelles reconstructions, calculs, Divje babe°I, etc.)
Trous en Slovénie
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