La flûte possible de Lokve

    F.Z.Horusitzky


    Les os troués de la grotte Bukovác de Lokve ont été trouvés par Th. Kormos(1) en 1912. La grotte n’a fourni aucun outil paléolithique. Une pointe en os et les riches restes des ours des cavernes permettent de situer les pièces troués d'après Kormos dans une époque plus ancienne que le Magdalénien.
    Les pièces se trouvent au Musée National de Budapest, sauf la "flûte" perdue, Lokve ayant fait partie du royaume de Hongrie jusqu’en 1919.

    Du côté distal on est tenté d’imaginer une embouchure de type longitudinal suivant le modèle de Drago KUNEJ (2 et 7).
    Il n’y a aucune raison d’écarter ce fémur de la famille des flûtes possibles. Tout le monde est d’accord pour admettre les sifflets de phalanges. Le sifflet produit un bruit du fait de l’absence de série d’harmoniques dominantes. Si le même trou est percé sur un os plus long, les harmoniques se forment et l’instrument devient musical. La présence d’un seul trou avec l’extrémité proximale tantôt ouverte tantôt fermée pendant le jeu, assure une musicalité parfaitement adaptée aux goûts et besoins des peuples primitifs.

    L’origine artificielle du trou d’après Kormos est indiscutable. Albrecht(3), probablement aussi expert, a jugé la morsure animale indiscutable. À qui devons nous croire ? (Kormos et Mottl sont sans préjugés et ne veulent rien prouver, Albrecht veut détruire l’idée des flûtes).

    La grotte de Bukovác à Lokve a fourni 4 pièces trouées : la flûte présumée (perdue) Pb606, un fémur (Pb607) et un radius (Pb605) chacun avec un trou, et un fragment de côte à trois trous (Pb604). Sous la figure de la publication Kormos a ajouté “(Pfeife ?)” dans le texte. On en conclut que le fémur de la flûte présumée a été vidée (tandis que les autres pièces sont pleines). On ne peut pas savoir si la pièce est gauche et vue de l’arrière, ou elle est de droite vue de l’avant. D’après Mottl Mária(4) elle est tout à fait semblable à celle de Salzofenhöhle (bien que plus petite de 8 % environ).

    Les numéros d’inventaire correspondent à la situation de 1914. Le livre d’inventaire a été recopié par Mottl Mária en 1936. A cette époque le Pb606 était déjà perdu, le Pb607 a pris la place de Pb606 et au n° Pb607 figure actuellement une pièce qui n’a plus rien à voir avec les fouilles de Lokve.

    Figure 1. La “flûte” perdue (n°Pb606) à échelle 0,5 superposée au fémur de référence de type morphologique long.


    Figure 2. La reconstruction de la “flûte” de Lokve.

    Rouge : Position des lèvres

    Longueur du fragment = 157 mm
    Largeur minimale 24 mm
    Section embouchure 6 x 8 mm (estimation, voir notre flûte à sureau)

    Les diamètres des sections du canal ont été estimés comme suit : le diamètre estérieur a été diminué de 10 mm pour tenir compte de l'épaisseur de l'os.
    Ensuite pour tenir compte de la forme ovale du canal, la valeur précédente a été multipliée par 13/11. Le diamètre extérieur a été mesuré au milieu des segments "b" et "e", celui du segment "c" entre le point de l'épaisseur minimale et le trou.

    Calcul des fréquences et les notes :



    Bleu et vert : trou fermé. Orange, gris : trou ouvert


    Pour chaque position des lèvres on obtient 4 notes plus les partiels 2 en soufflant plus fort.
    Mais à chaque changement des ouvertures on réajuste la position des lèvres. Il est donc illusoire de totaliser les notes que l’on peut obtenir avec deux positions différentes des lèvres.
    Il est probable que le flûtiste expérimenté puisse obtenir toutes les notes dans la région du demi-octave autour de f#2 et c3.
    Si on change l'ouverture de l'embouchure en rapprochant les lèvres, les tons baissent.
    Par exemple avec une distance entre les lèvres et le biseau de 2,5 mm au lieu de 6 mm, les tons baissent d'un entier.


    L’embouchure.
    Les quatre pièces : Lokve 1, Divje babe I, Salzofenhöhle et Badlhöhle ont l’extrémité distale coupée en biais. On se demande si ce n’était pas intentionnel, d’autant plus que le fémur de Divje babe I est de gauche et l’autre est de droite. Donc la similitude ne serait pas imputable aux propriétés anatomiques de l’os. La face opposée sur les photos de Salzofenhöhle et de la pièce Lokve 1 n’est pas visible. En revanche celles de Divje babe et de Badlhöhle montrent clairement une encoche qui pouvait servir d’embouchure. Les “flûtes” d’Istállóskö et de Lokve 2 ne s’expliquent que par la supposition d’un jeu transversal.


    Les autres os troués de Lokve
    La célèbre pointe de lance en os, n°PB602, n’est pas représentée sur cette page.
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    L'empreinte d'une dent sur la face opposée de la côte :
    Remarques :

    Pb605 Sur l’étiquette M. Mottl a marqué “fémur”. Publié pour la première fois sur cette page (et dans L’écrits sur la Musique II. 2002 (5)).
    Pb607 Cette pièce a suscité des doutes. D’abord Mária Mottl à identfié comme fémur d’ours des cavernes.
    Vértes(6) a trouvé le fémur curieux et a changé l’étiquette en “tibia”, mais il a inclus sa photographie en tant que fémur dans son livre sur le Paléolithique en Hongrie à la place de la pièce perdue Pb606.
    L’orientation sur la photographie est fausse, le trou se trouve sur l’extrémité distale.
    Un examen avec Monsieur Gasparik du Musée d’Histoire Naturelle de Budapest a permis de conclure à un fémur.
    Néanmoins la pièce est restée hors normes : trop longue pour la largeur.
    Une confrontation avec un fémur d’ours brun provenant de Divje babe°I (Monographie p. 187 (2)) après mise à l’échelle, fait penser à l’Ursus arctos, lequel était d’après Kormos présent à Lokve.

    Christine Brade (8) transmet le texte de Kormos avec une interpétation erronée.
    Voici le texte de Kormos :
    “ L’existence d’homme préhistorique est prouvée par des os d’ours des cavernes perforés et par une pointe de lance. Cette dernière, ainsi que les deux pièces le plus intéressantes parmi les os à perforation particulière, sont représentés sur la Figure 17.

    À propos de certains de ces os, où en face du trou traversant, sur le côté opposé se trouvent également des empreintes petites ou grosses, Maska, à qui j’ai envoyé ces pièces pour inspection à Telc (Moravie), a exprimé l’opinion que ces trous sont probablement des traces de morsure de carnivores. Même si ceci peut être le cas d’une ou d’autre pièce, il semble que c’est complètement exclu en ce qui concerne les pièces de la Figure 17, puisque le mode du poinçonnage est ici indiscutablement artificiel.”
    “La côte à trois trous est très particulière......, où en face du trou au milieu sur le coté opposé, on peut voir une légère dépression”.

    Ce texte n’est pas compatible avec la conclusion de Christine Brade :
    Dans cette grotte (1912) Th. Kormos a procédé à des fouilles d’exploration préliminaire et nous informe d’avoir trouvé deux os avec perforations particulières,”où en face des trous qui traversent l’os, sur le côté opposé se trouvent également des empreintes petites ou grosses”.

    En fait nous ignorons quelles étaient les pièces envoyées en Moravie (les PB605 et Pb607 ?), mais il est sûr que ce ne sont pas les deux os intéressants, c’est à dire la flûte et la côte.
    Même pour les pièces Pb605 et Pb607 Kormos maintient la possibilité de perforation artificielle.

    Christine Brade annonce que la déclaration de Kormos sur la perforation indiscutablement artificielle m’a amené à conclure que l’os spongieux a été éliminé. C’est faux : la remarque “Pfeife?”, à la suite de la “perforation artificielle” qui m’a fait penser que l’os était vide.



    Au sujet de la fêlure de la “flûte” : 1) j’ai exprimé autrefois l’idée que la fêlure est intervenue au cours de la fabrication et la pièce était jetée sans être achevée. Il s’agirait alors d’un cas exceptionnel parmi les flûtes qui sont déjà exceptionnelles.
    2) Il semblerait plus probable que les “flûtes” aient été utilisées jusqu’à un accident de cassure et il serait normal que toutes les flûtes qui nous parviennent présentent des défauts empêchant leur utilisation initiale.
    3) Toutefois il est plus probable que les fêlures et cassures soient intervenues lors du long séjour sous terre, où l’objet entouré de pierre anguleaux et d’humidité, était soumis à la pression au gel, au pietinement, au glissement de terre etc.

    Problème de l'âge : À l’époque de Kormos (1911) la chronologie paléolithique était à ses débuts. En plus aucun objet lithique n’était trouvé à Lokve. Compte tenu de la prépondérance d’os d’ours (ours des cavernes mais aussi d’ours bruns) Kormos n’exclut pas l’époque Aurignacien et même le Moustérien.

    Remplissage de la pièce Pb607 : À travers le trou latéral on voit clairement le tissu spongieux. Vue du côté rupture, en haut, l’os est rempli de terre sableuse. L’objet garde ainsi les traces du sédiment où il a été trouvé. L’examen de ce remplissage pourrait être intéressant.

    ANNEXE 1 : Le scepticisme de Christine Brade :
    Chr. Brade a contesté énergiquement la fonction musicale du fémur de Lokve, et, notamment, a critiqué ceux qui ont pris la côte à trois trous pour une flûte, lors de sa première publication (Brade 1975) que nous avons critiquée à notre tour (Horusitzky 2003). Nous estimons qu’il est utile de reproduire sa pensée exprimée dans son deuxième article au sujet des flûtes paléolithiques.
    Chr. Brade dans sa deuxième communication sur le manque de preuves des flûtes paléolithiques (Brade 1982) a fait précéder et fait conclure son argumentation par J.V.S. Megaw. J.V.S. Megaw, auteur du célèbre article “Penny Whistles”(1960) et défenseur convaincu des flûtes paléolithiques annonce dans la préface qu’il n’est pas probable que le dernier mot soit dit au sujet des flûtes. Cette opinion, qui doit traduire aussi l’opinion de Ch. Brade, n’est pas mentionnée par les contestataires des flûtes.
    Conclusion de Christine Brade :
    “In conclusion with the original dissertation research on which this summary account is based it was not possible to visit all the various countries where palaeolithic and néolithic finds are preserved. As a result the arguments raised here against the existence of the paleaolithic flutes rests exclusively on the evidence on the literary discussions arising from individual find reports, and must clearly be supported by renewed first-hand investigation. In this context the following points should be considered : 1) The existence of paleolithic and neolithic flutes remains unproven. The numerous objects descibed as paleolithic finger-holes may, on the basis of critical reading of available literature, may be reduced to a few possible fragments, such as Isturitz and Mährisch-Kromau. But even these finds must be reexamined. It remains to be established whether the damaged hole margins can be attributed to human work which would exclude /??/ their use as flutes, or whether it can be claimed that all the objects exhibit comparably simular fracture points.” 2) Elles ne sont “Pas des flûtes à bec, toutes ont des principes d’excitation différents. Il faut prouver l’ancienneté et la fonction comme flûte. Tous les objets avec un ou deux trous ne sont pas des flûtes.” Nous sommes d’accord avec Chr. Brade. Beaucoup d’os ont des trous d’origine naturelle. Nous avons entrepris à examiner scrupuleusement sur place tous les objets dont nous parlons. Mais nous ne cherchons par des liens généalogiques entre les instruments anciens et modernes. Nous laissons cette tâche aux musicologues et nous avons des conclusions différentes. (Et nous n’avons pas l’habitude de manipuler les dates sans réflexion bien arrêtée). Pour l’archéologue, l’étude des instruments doit faire avancer l’archéologie et l’histoire. Pour les musicologues l’archéologie doit faire avancer l’ethnomusicologie et cela fait une grosse différence.

    Conclusion de J.V.S. Megaw : Le débat reste ouvert, voyez l’article de Harrison sur les sifflets de phalange dont nous reproduisons un extrait à l’ANNEXE 2. ANNEXE 2 : Les expériences de Harrison.
    Une phalange de renne, découverte en Angleterre, comporte un trou d’origine naturelle. L’objet, pourtant, a des qualités excellentes comme sifflet avec une portée de plus d’un km (1250 m par temps calme). La fréquence, 3500 Hz, est dans la zone de sensibilité maximale de l’oreille.
    Les expériences de Harrison (1978) ont pu identifier l’origine du trou, qui ne serait pas une morsure de carnivore mais le résultat d’un piétinement. Ce qui est remarquable est que la forme arrondie du trou ne provient pas de la forme des aspérités des cailloux remplissant la fosse (Voir Fig.23/1) mais des propriétés de l’os. L’os des sifflets de renne, à l’endroit où se trouvent habituellement les trous, est très mince, l’épaisseur est moins de 2 mm.
    Il est cependant tentant d’extrapôler aux os longs perforés où le piétinement serait l’œuvre des ours de plusieurs centaines de kg, sous-entendu que le dégât se produise dans la région proche des épiphyses. Les trous dans la diaphyse ne s’expliquent pas par l’expérience ci-dessous.
    Les conclusions que l’on peut tirer de l’étude et expérience de Harrison :
    Ce n’est pas la dent d’animal qui est le concurrent de l’homme.
    Une phalange avec un trou créé par piétinement remplit parfaitement la fonction de sifflet.
    L’homme a pu d’abord parfaire, ensuite imiter à tout moment l’œuvre de la nature.
    Si un individu a pu faire un trou, il ne lui fallait pas un sens mathématique poussé pour compter jusqu’à deux ou trois et multiplier le nombre des trous, évidemment sur un os de longueur appropriée.

    On retrouve une opinion souvent évoquée (Turk et al. 1997, 175, Horusitzky 2003, 50 ) : L’origine naturelle des trous n’est pas une contre-indication de la fonction sonore.
    Il est tout à fait normal et probable que la pratique des sifflet de renne conduise à la fabrication d’instruments à vent plus complexes.

    Fig. 22. Expérience par piétinement de Harrison
    Le critère d’origine naturelle du trou est la rupture de l’os spongieux et la présence de débris d’os dans la cavité.

    Le bord arrondi du côté distal dépend des propriétés de l’os et non pas de la forme du caillou. Il n’est pas la preuve d’une intervention humaine.


    Références :

    (1) T. KORMOS : Die ersten Spuren des Urmenschen im Karst-Gebirge.
    Földtani Közlöny. Budapest XLII. 97-104 old. /1912/

    (2) Monographie de Divje Babe°I : Éd. Ivan TURK Mousterian Bone Flute Op.Inst.Arch.Slov.2,/1997/

    (3) Gerd Albrecht, C.S.Holdermann and J.Serangeli : Towards an archeological appraisal of specimen,
    N°652 from Middle-Paleolitihic level D/(layer 8) of the Divje babe°I Arheoloski vestnik 52, 2001(9)

    (4) M. MOTTL : Die paläolithische Funde aus der Salzofenhöhle im Toten Gebirge /1950/ Arch. Austr. 5.

    (5) HORUSITZKY Zoltán Écrits sur la musique II (en hongrois) Édition FZH/2002/, Auffargis

    (6) VÉRTES : Az öskökorszak és átmeneti kökorszak emlékei Magyarországon Budapest 1965
    (Les restes du paléolithique et du mésolithique en Hongrie)

    (7) Drago Kunej, Ivan Turk : New perspectives on the beginnings of Music : Archaeological and Musicological Analysis of a Middle Paleolithic Bone “Flute”.
    In “The Origins of Music” edited by Wallin, Merker,Brown Cambridge/London(2000)

    (8) BRADE Christine (1975) : Die mittelalterlichen Kernspaltflöten Mittel- und Nordeuropas. Ein Beitrag zur Überlieferung prähistorischer und zur Typologie mittelalterlicher Kernspaltflöten. Göttinger Schriften zur Vor-und Fühgeschichte 14.

    La deuxième flûte et la pointe de Lokve-Bukovac

    La flûte possible de Salzofenhöhle

    La flûte possible de Badlhöhle

    Expériences de perçage dans un os de cochon

    Les trous

    Flûtes paléolithiques en mode longitudinal

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